La Tunisie, vers des lendemains qui déchantent ?

 

Par Taoufik Ben Abdallah

Sans doute que la démocratie est le meilleur révélateur de nos insuffisances collectives. Elle nous permet périodiquement de nous interroger sur notre vivre ensemble et d’avoir l’opportunité de nous corriger, de nous réajuster et de nous dire la vérité. Elle est un moment de psychanalyse collective sans voile ni filtre et sans possibilité de détourner le regard.

Comme dans  toute démocratie naissante, la compétition a été violente avec son cortège de coups bas, de manipulations, de pressions et de tricheries manifestes de certains acteurs (personnalités, partis, médias, associations) mais nous avons pu éviter le pire et d’en venir aux mains. Les urnes ont finalement donné leur verdict et après quelques heures d’étourdissement, les acteurs du jeu ont tous de grès ou de force accepté les résultats et se préparent activement aux étapes ultérieures.

Le gagnant de ce premier tour de scrutin est sans conteste Kaïs Saïed et le mouvement qu’il a su créer et entretenir discrètement jusqu’à sa victoire du 15 septembre. Il a su convaincre une masse de jeunes et de personnes qui ont fait les frais de la crise qui s’est installée depuis 2011 et qui ont été ignorés par tous les courants politiques, gouvernants comme opposants. Ne parlons pas du second, qui est un cas à part. Il est l’enfant prodige de Ben Ali et de la famille régnante depuis 2014. Sa réputation sulfureuse, ses accointances et les affaires judiciaires qui lui collent à la peau font de lui un pestiféré de la politique et reste perçu par beaucoup comme un danger pour la République et la démocratie.

Mais qui est Kaïs Saïed ? Quelles sont ses vues sur les grandes questions qui agitent l’électorat tunisien ? Et quels sont les écueils qu’il va fatalement affronter dans la mise en œuvre de son programme ? Où risque-t-il de conduire le pays à l’issue de son mandat de cinq ans ? A vrai dire, nous ne disposons pas de beaucoup d’éléments pour en juger. Ces interventions sont rares et ses lieutenants peu bavards. Mais malgré ce peu d’éléments, tout semble indiquer que  la sensibilité politique qu’il dégage existe bel et bien au sein de la société et que son offre politique correspond à une certaine demande. Socialement conservatrice mais sans renier les acquis des dernières décennies en terme d’ouverture de la société et du rôle de la femme ; religieuse mais sans velléité extrémiste et sans volonté de « réislamisation de la société » ; nationaliste arabe mais sans vouloir diluer la mère patrie dans une indéfinissable « nation » arabe ; révolutionnaire, mais légaliste et sans renier les impératifs de la constitution. Il s’agit là autant de marqueurs du personnage que de contradictions dans lesquelles ces élections risquent de nous enfermer.

Sa proposition majeure est de changer radicalement l’ordre institutionnel, en remettant en cause la démocratie représentative et l’organisation politique fondée sur les partis, et en introduisant la démocratie participative comme mode de délibération. Il compte le faire en plaçant le centre de gravité du pouvoir dans les régions à travers des conseils locaux et régionaux tout en changeant la nature du pouvoir législatif. Dans ce schéma, le parlement laisserait la place à un conseil national qui serait l’émanation des conseils régionaux. Pour aboutir à ces changements, il tenterait de rallier une majorité à l’ARP, et utiliserait le référendum constitutionnel comme principale modalité.

Sur le plan économique et social, le candidat n’a encore rien livré de ces choix et des orientations qu’il compte impulser. En dehors de quelques incantations sur la lutte contre la corruption, la justice sociale et la dignité, rien qui puisse attirer l’attention ou le différencier d’autres candidats.

Ces propositions ne sont pas nouvelles. Elles font partie d’une tradition idéologique très partagée, portée par différents courants politiques de la gauche jusqu’à la droite extrême en passant par Kaddafi de Lybie et Chavez du Venezuela.

Malentendus et écueils

Remarquons de prime à bord que Kaïs Saïed a été choisi à la première place  grâce à une campagne électorale à minima qui, si elle lui a permis de mobiliser ses électeurs, elle a laissé le pays sans informations sur ses intentions véritables et son programme éventuel, sur les forces politiques sur lesquelles il compte s’appuyer et à propos de l’équipe qui travaillera avec lui. Cette absence d’informations, voulue et entretenue, s’explique autant par une modestie assumée que par un choix quasi idéologique consistant à éviter les médias classiques et les grands rassemblements préférant des réunions en groupes restreints et des contacts multiples dans la durée. Elle s’explique aussi par sa volonté de préserver sa « chasteté politique » et par une stratégie de dissimulation afin d’éviter le débat public et d’exposer en plein jour ses contradictions. Ces choix sont à l’origine de malentendus manifestes et de nombreuses interrogations.

Un premier malentendu porte sur le pourquoi du vote à Kaïs Saïed. Il affirme qu’il a été choisi pour rétablir la justice, donner la parole aux sans voix et redonner de la dignité. Tout cela est vrai. Mais nulle part il n’apparait que ces électeurs lui demandent un changement de régime, ni d’effacer d’un trait les nouveaux arrangements constitutionnels durement négociés en 2014. On ne peut oublier les dizaines de rapports publiés au cours des dernières années montrant le désarroi économique et social et l’appauvrissement dans lesquels s’enfoncent de larges couches de la population. Ces élections ne sont que la traduction de ces désarrois, et non point une aspiration à un changement de régime ou à une nouvelle révolution.

Toujours sur le pourquoi du vote en faveur de Kaïes Saïed. Les changements institutionnels qu’il propose aboutiront à une pyramide de conseils dont l’aboutissement national se substituera à l’ARP. Les  membres du nouveau conseil législatif ne seraient plus élus mais désignés par les conseils régionaux. Alors qu’il veut en finir avec la démocratie représentative et associer le peuple à la décision, avec sa proposition il concentre les pouvoirs locaux et législatifs aux mains des seules forces locales, et enlèverait une opportunité aux citoyens de voter et de sanctionner éventuellement le législateur et le gouvernement. C’est ainsi que la démocratie participative aboutirait à moins de démocratie.  Pour compléter ce tableau directement sorti du Livre Vert de Kaddafi, le chef du gouvernement ne serait plus qu’un classique Premier ministre. Le président, lui, toujours élu au suffrage universel, verrait ses pouvoirs renforcés et englober ceux du chef du gouvernement. Encore une fois, la démocratie participative jouerait des tours à la démocratie tout court et risque de n’être qu’une machine à fabriquer un nouveau chef autoritaire. Les Tunisiens n’ont pas voté pour de tels bouleversements et les élections du 15 septembre n’avaient pas pour but de choisir un guide de la révolution.

Un deuxième malentendu porte sur le fait de savoir qui a voté pour Kaïs Saïed ? Pour y répondre, il est important de connaitre sa vraie dimension dans le pays : il a emporté le premier tour avec un peu plus de 600.000 voix sur un total d’inscrits avoisinant les sept million d’électeurs. On ne peut dès lors affirmer que c’est le peuple qui l’aurait plébiscité. Le propre de ces élections a été la forte abstention et la dispersion des électeurs qui indiquent avant tout une forte division du pays. Le deuxième tour qui s’annonce favorable à sa candidature ne pourra être interprété comme un vote populaire et massif en sa faveur et à son projet, et ce, quel que soit le pourcentage, puisqu’il s’agira non pas d’adhésion à son programme, ni même de rassembler autour de lui, mais d’un vote pour éviter que le plus mauvais ne s’accapare de la fonction suprême.

S’il réussit à devenir Président du pays, Kaïs Saïed aura à affronter plusieurs écueils les uns plus ardus que les autres. Le premier est politique. Dans un premier temps, il devra renoncer aux principes d’horizontalité et de démocratie participative pour s’adresser directement aux nouveaux députés de l’ARP élus -mais qu’il compte déloger plus tard- dans le cadre d’une démocratie bien représentative. Sera-t-il en mesure alors de se doter d’une majorité des deux tiers pour faire voter les changements institutionnels qu’il souhaite, et quels prix exigeront, pour eux-mêmes et pour leurs partis, ceux qui rejoindront son initiative? Quelle va être l’attitude d’Ennahdha et des micros partis qui ont émergé de l’éclatement du CPR dans les futures discussions politiques ? Seront-t-ils dans l’opposition ou renieront-t-ils la Constitution à laquelle ils avaient adhéré il y a seulement cinq ans ? Dans le cas où il ne réussit pas à constituer une majorité des deux tiers au sein de l’ARP, aurait-il une majorité pour rendre possible un référendum et demander au peuple les changements institutionnels qu’il souhaite ? Enfin, que dira le nouveau président à ceux qui ont voté pour lui quand ces derniers découvriront la nature politique de ceux qui l’appuieront et quand il les obligera à accepter un produit politique qu’ils n’ont pas choisi ? A coup sûr il sera pris la main dans le sac pour faux étiquetage et dissimulation de produit politique.

Si le prochain président ne réussit pas à construire une majorité à l’ARP, il sera soit condamné à ne rien faire pendant les cinq ans de son mandat et il finira usé, avec à la clé la probabilité à terme d’une nouvelle élection présidentielle, soit d’agir au cas par cas et de consentir des concessions en fonction du rapport de force du moment, soit encore de saisir la première occasion pour dissoudre, à ses risques et périls, l’ARP et tenter d’obtenir grâce à de nouvelles élections législatives la majorité dont il a besoin.

L’autre ecueil auquel sera confronté Kaïs Saïed est celui de l’économie. Les Tunisiens ont payé cher les conséquences de la politique économique suivi par les gouvernements Jebali et Laârayedh, et de la politique de stabilisation macro-économique suivi par le gouvernement Chahed, obligé de tenir les engagements pris auprès du FMI en 2016 par le gouvernement Habib Essid. Le pouvoir d’achat et les conditions de vie des classes populaires et moyennes n’ont cessé de se détériorer, la qualité des services publiques de se dégrader et l’endettement extérieur de croitre dangereusement. 

Dans ce contexte, les voix qui se sont portées sur Kaïs Saïed et sur le deuxième candidat sont autant de signes de la volonté populaire d’avoir une classe politique intègre au service de l’intérêt général, mais aussi et peut être avant tout un appel au secours économique et social des perdants des années 2011-2019. Le prochain président et le prochain gouvernement devront produire rapidement des résultats sur le front économique et social s’ils veulent perdurer et achever leurs mandats. Il n’est pas certains que les réformes institutionnelles, qui ne manqueront pas de créer des clivages politiques profonds dans le pays, seront comprises et acceptées par la population, si au préalable elle ne perçoit pas rapidement des améliorations significatives de ses conditions de vie et un rétablissement de l’ascenseur social. D’ailleurs, remarquons au passage qu’il y a une constante jamais démentie en Tunisie depuis son indépendance : la société a toujours accepté sans grande résistance les réformes institutionnelles et sociétales les plus profondes quand les perspectives de progrès économiques et social sont clairement perçues et que l’ascenseur social fonctionne. Cela a été vrai avec les gouvernements de Bourguiba et la mise en place de l’Etat national, avec les gouvernements de Ben Ali et la fameuse politique de redistribution. Cela explique aussi l’échec des gouvernements issus de la révolution de 2011, puisqu’ils n’ont pas su réanimer ce fameux ascenseur social.

L’attitude de l’UGTT constituera une donnée essentielle de la prochaine équation politico économique à prendre en compte. Si elle accepte de lâcher du lest sur la réforme des entreprises publiques –ce qu’elle a toujours refusé au gouvernement de Youssef Chehid-, elle aidera le prochain gouvernement à disposer de quelques marges financières pour parer au plus urgent, autrement, et avant qu’une hypothétique opération main propre ne soit déclenchée ou qu’un miracle se produise, le déficit budgétaire et les prix repartiront à la hausses et l’endettement continuera à s’aggraver. Si c’est le cas le FMI risque de s’impatienter et peut-être même de siffler la fin de la récréation et des prêts accordés à la Tunisie.

Le dernier écueil, est celui des relations extérieures de la Tunisie. A non pas douter, le changement à la tête de l’Etat induira fatalement un changement dans les priorités extérieures du pays qui relèvent constitutionnellement du chef de l’Etat. Des rapprochements avec certaines puissances mondiales ou régionales ainsi que des prises de distance seront constatés. Les priorités économiques, diplomatiques et géopolitiques seront affectées. Nous ne pouvons en dire plus, à défaut d’une connaissance des priorités du nouveau président ni sur comment ces priorités seront mises en œuvre. La Tunisie est un pays qui a besoin du monde pour sauvegarder les intérêts des centaines de milliers de tunisiens à l’étranger, pour financer son développement, exporter ses biens et services, ou simplement entretenir des relations qui l’aide à partager ses valeur et faire entendre sa voix. Espérons seulement que l’un des acquis de la période de feu Béji Caïd Essebsi ne sera pas remis en cause, à savoir des relations amicales et de non-ingérence, la prudence dans la défense de nos intérêts en tant que petit pays sans grandes ressources. Le nouveau pouvoir pourrait-il éviter l’amateurisme diplomatique qui a régné du temps de la Troika ? Il y a lieu d’être sceptique et inquiet et de prévoir des réactions réservées sinon négatives de la part de nos principaux partenaires.

Ce qui vient de se passer en Tunisie est dû à un échec cuisant des forces politiques qui ont régné successivement sur le pays depuis 2011, dont les effets mettront longtemps à se résorber pour retrouver un système politique plus équilibré et donnant à chaque sensibilité le droit de peser sur les choix du pays et de s’intégrer dans le tissu national. En Tunisie, et  à l’image de ce qui se passe sous d’autres cieux, les configurations politiques bâties sur des discours souverainistes, sur la culture du chef, la recherche de bouc émissaires et d’ennemis sont vouées à l’échec. Elles créent de l’instabilité, remettent en cause des acquis essentiels et font perdre finalement beaucoup de temps et de ressources là où elles surgissent. Il n’y a pas d’autres alternatives à une gestion commune des crises, à l’écoute et la protection des plus vulnérables et au rejet de l’isolationnisme et des faux semblants condamnés par l’histoire. Ceux qui s’enferment dans des rhétoriques illusoires doivent savoir qu’il n’y a pas d’anti-système, qu’eux-mêmes sont le produit du même système, même s’ils doivent y occuper une meilleure place.  La démocratie n’est pas faite pour détruire ce qui a été patiemment construit en commun, mais de vivre ensemble, de rassembler et de donner, dans la paix, une chance à chacun de participer à la gestion des affaires de tous.

Auteur: admin

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