La campagne d’Ennahdha se met en place, sans Ennahdha !

Par Marouen Achouri

La campagne électorale d’Ennahdha avance doucement mais sûrement. Le parti islamiste se trouve en pole position dans la course menant vers les élections de 2019. Le plus étrange dans ce constat est qu’Ennahdha ne fait rien pour préparer la prochaine échéance électorale, ce sont ses adversaires supposés qui s’en occupent. Par leur bêtise, individuelle ou collective, par le vide sidéral de leur discours et par la méconnaissance qu’ils ont du bon peuple, les ennemis d’Ennahdha font déjà le lit de ses victoires futures en perpétuant les mêmes erreurs qu’auparavant.

Prenons Nidaa Tounes par exemple. Ce parti transgenre, passé du pouvoir à l’opposition durant le même mandat, se déchaine dans une guerre stérile contre Youssef Chahed et son embryon de projet politique. Il se retrouve aujourd’hui avec un secrétaire général exilé du fait d’une manœuvre judiciaire et un congrès dont il est difficile de prévoir la date. Il est vrai que les dirigeants de Nidaa promettent un congrès fin février mais cela semble hypothétique. Ce parti, qui s’était dressé face à Ennahdha à un certain moment, a payé le prix de sa connivence avec les islamistes et le prix de la trahison de ses électeurs. Ses dirigeants, à commencer par son fondateur Béji Caïd Essebsi, ont échoué à transformer le parti d’une machine électorale à un vrai grand parti populaire, si tant est qu’ils en aient eu l’intention évidemment.

La débâcle est telle qu’aujourd’hui Nidaa Tounes n’a plus aucun ADN, plus aucune ligne directrice ni de projet pour la société. Les patrons de Nidaa Tounes peuvent toujours se gargariser des résultats en demi-teinte des élections municipales pour clamer qu’ils sont toujours deuxièmes, mais la vérité est qu’il s’agit d’un parti sans avenir. Les manœuvres des Slim Riahi, qui porte plainte contre le chef du gouvernement pour un putsch supposé, ou des Sofiène Toubel et Ons Hattab, qui se découvrent des tendances socialistes quand il s’agit de s’afficher avec l’UGTT contre Youssef Chahed, font la campagne d’Ennahdha.

Du côté de l’opposition, le Front populaire reste l’un des adversaires –voire des ennemis- historiques des islamistes. Le hic c’est que c’est justement historique. L’affaire de l’appareil secret d’Ennahdha semble avoir ébranlé le parti islamiste durant un certain temps. Mais il n’a fallu à Ennahdha que quelques réunions internes et certains éléments de langage pour s’en sortir. De l’autre côté, le Front populaire n’est plus une force politique qui détient la base nécessaire pour diffuser ses arguments parmi la population. Malgré son extrême gravité, l’affaire est restée circonscrite au cercle politico-médiatique qui lui-même s’éloigne de plus en plus des préoccupations des gens.

Par ailleurs, les défenseurs des martyrs Belaïd et Brahmi se sont laissés tenter par la récupération politique tissée par Béji Caïd Essebsi.

Pour en venir justement au président de la République, la campagne qu’il mène contre Ennahdha en recevant les différents comités de défense ou en soumettant le dossier de l’appareil secret au conseil de sécurité nationale, est dépourvue d’effet. Tous les observateurs et les analystes savent qu’il s’agit, pour le président de la République, d’affaiblir son chef de gouvernement en visant son principal soutien politique. Donc, pour le président, il serait tout à fait envisageable de refaire affaire avec Ennahdha si elle lâche Youssef Chahed. Tout cela est connu de tous. En face, Ennahdha n’a plus qu’à se cacher derrière le sacrosaint « intérêt supérieur de la nation » tout en évitant de se mettre frontalement à dos le chef de l’Etat. Une stratégie qui marche brillamment jusque-là.

Pour ce qui est de Youssef Chahed et des députés de la coalition nationale, c’est une coopération prudente qui s’installe. Le clan Youssef Chahed et Ennahdha savent très bien qu’ils vont se transformer en adversaires dans peu de temps, donc les deux protagonistes essayent de ne pas trop se compromettre ensemble et maintiennent leur collaboration à un niveau superficiel. Ni Ennahdha ni la coalition n’ont besoin d’allumer un autre brasier étant chacun empêtré dans d’autres problèmes.

Le reste des partis politiques caresse encore le doux rêve d’être à la tête de la « famille démocrate et modérée » pour, évidemment, contrer Ennahdha et son projet. Une vieille rhétorique qui n’a plus ni de sens ni d’impact dans la population. Il s’agit d’un discours rodé que l’on aime bien ressasser dans les salons feutrés ou sur les murs Facebook de certaines personnes. Toutefois, c’est un discours qui n’a aucune portée et qui ne sert qu’à rationnaliser l’échec cuisant de cette fameuse famille.

Cette dernière, dans le sens plus large, est trop occupée à s’étriper entre pro nidaa, pro Chahed et puis les habituels donneurs de leçons, pour se concentrer sur Ennahdha. Tous, à des degrés divers, font déjà la victoire d’Ennahdha. Tous sont les meilleurs arguments de campagne des islamistes. Même si ce genre de constat se répète depuis 2011, les maitres à penser de la famille démocrate, qui savent tout mieux que tout le monde, vont continuer à s’échanger des noms d’oiseaux sur les réseaux sociaux et à essayer de pondre le statut qui fera le plus de likes et de commentaires. Ils vont continuer à se prendre pour le nombril du monde et à faire les « sympatoches » virtuels.

Entre temps, c’est Ennahdha qui organise une conférence avec les dirigeants municipaux du parti pour leur offrir assistance et formation dans leur travail, et bien sûr pour leur apprendre à être les relais de sa politique au niveau local. C’est Ennahdha qui exploite l’image de la première femme maire de Tunis. C’est Ennahdha qui maitrise les rouages de l’Etat et qui fait chaque jour en sorte d’être indispensable à chaque échelon.

Le plus ironique dans tout cela c’est que « la famille » en 2019, ne comprendra même pas pourquoi elle a perdu.

Auteur: admin

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